Sur les traces de Léonce Léonard, une vie couronnée de succès

par James St-Germain

Mardi 9 juin 2020 ((rezonodwes.com))– Homme honnête, brillant intellectuel, homme de loi, journaliste, grand orateur, visionnaire pragmatique, Pestel garde de bons souvenirs de son fils Léonce Bernard, devenu Ministre de l’Intérieur d’abord dans le Gouvernement Collégial (6 avril – 20 mai 1957) et ensuite sous la présidence du gouvernement très éphémère de son compatriote Daniel Fignolé (25 mai – 14 juin 1957).

Ce Pestelois qui a réalisé un grand parcours dans la politique haïtienne devient aujourd’hui un presqu’oublié de l’histoire. Son nom qui avait dans le temps défrayé la chronique dans les médias ne se retrouve presque pas sous la plume de nos historiens. Sa vie est pourtant un livre truffé d’annecdotes passionnantes à faire connaitre aux générations d’aujourd’hui et de demain. 

Ce texte est écrit pour réhabiliter sa mémoire enterrée dans les oubliettes de l’histoire. Voici le parcours de l’homme qu’on tend à ignorer.

Jean Charles Léonce Bernard est né à Pestel le 16 mai 1895 de l’union de Joseph Léon Morama Bernard, alors commerçant et agent de la poste aux lettres, et de Marie Thérèse Elia Bernard. Son père né vers 1867 à Pestel était le fils de Léon Emosan Bernard (fils du patriarche Isaac Bernard et de Clotilde Salès) et de Marie Françoise Dazélie Cayemitte, originaire de Jérémie. Son acte de naissance précise qu’il a eu pour marraine Madame Amin Lescouflair et pour parrain, le général Mentès Delfis, ancien commandant des forces révolutionnaires de la bataille contre le régime de Salomon en 1883 à Pestel.

Dans la parentèle de sa grand-mère Dazélie Cayemitte, on peut relever d’importantes figures politiques du 19e siècle : Jean-Hilaire et Ney Cayemitte, Sénateurs de Jérémie, Valmé Lizaire, Sénateur de Jérémie et Secrétaire d’Etat sous Geffrard.

Par ailleurs, la famille Lizaire dont descendait Léonce avait des liens de sang avec les descendants de l’empereur Jean Jacques Dessalines : Jean-Jacques César Dessalines, fils de l’Empereur était le compagnon de Marguerite Theïna Lizaire, sœur de Félicie Lizaire (mère de Dazelie Cayemitte) et de Valmé Lizaire. Victoria Dessalines, fille de César et de Théïna avait elle-même épousé Léger Cauvin, Secrétaire d’Etat des présidents Florvil Hyppolite et Nord Alexis.

Son grand-père maternel Léonidas Bernard (fils d’Isaac Bernard et de Joséphine Laclotte), Bazelaiziste de conviction, occupa à deux reprises le poste de député de la commune (30 juil. 1873- 14 mai 1874 &  15 mai 1879-janv. 1882). Son oncle Pélissier fut aussi député de Pestel (9 avril 1896-4 avril 1899 & 21 déc. 1902-2 avr. 1905). Son père, raconte-t-on, était en relation constante avec le président Nord Alexis ; ce dernier le nomma Peseur à la douane d’Aquin. Toujours sous la présidence de Tonton Nord (1902-1908) il fut élu en 1905 puis réélu en 1908 député de cette commune. Pour rappel, durant tout le long du XIXème siècle jusqu’au régime des Duvalier, la plupart du temps, les députés étaient des nominations. Léonce Bernard a donc grandi dans un environnement de militance politique où l’intelligence du citoyen devait être mise au service de sa patrie.

Le jeune Léonce a fait ses études jusqu’à la seconde au Petit Séminaire Collège Saint Martial pour les achever au lycée Alexandre Pétion. Brillant élève, son père, raconte-t-on, projetait de l’envoyer poursuivre ses études en France. Ce projet n’aboutira pas à son terme puisque son père est décédé le 3 août 1914.

Léonce épouse sa cousine Marie Françoise Ursule Cécile Bernard, elle aussi très instruite, avec qui il s’est marié vers 1920. Cécile avait fait ses études jusqu’au Brevet Supérieur chez les Sœurs de la Sagesse à Jérémie.

Il occupa le poste de maire de Pestel de 1922 à 1925. C’est sous son administration que l’école nationale (1922) du centre-ville appelée autrefois école rurale de Pestel est construite et que le clocher de l’ancien bâtiment de l’église catholique est érigée.

Lorsqu’il se présenta à nouveau aux élections en 1924 pour le poste de magistrat, la tradition familiale rapporte qu’une vive tension l’opposa à son adversaire, son cousin germain Ney Delorme Gilles qui lui était pourtant très proche; la tension monta de toutes parts dans la ville. Pour s’assurer de gagner les joutes, il alla voir le président Borno pour lui demander son appui. C’est ainsi que le président Borno aurait prononcé cette phrase restée célèbre dans la mémoire familiale : « S’il passe, je le casse dans dix (10) jours ».

Enfin vint le jour du scrutin : ayant intervenu au bureau de vote et après avoir constaté l’échec de son neveu Léonce, son oncle Pélissier Bernard demanda qu’à l’issue du scrutin à voir le chargé de l’opération électorale en l’occurrence le commandant Georges Aarons. Dans un tête-à-tête entre lui et le responsable dans sa maison privée, il supplia le commandant de l’aider à sauver le nom de sa famille,ce qui lui fut promis. Une fois laissée la résidence de Pélissier relate-t-on, chose due, chose faite, le commandant aurait exigé aux électeurs de regagner à leur demeure et et aurait rédigé le procès-verbal déclarant Léonce Bernard, gagnant des joutes. Pour rappel, les élections n’ont jamais été ni libres ni honnêtes.

Léonce Bernard a été le secrétaire particulier d’Antoine C. Sansaricq qui eut à occuper à plusieurs reprises des postes de Secrétaires d’Etat sous divers gouvernements avant et pendant l’occupation américaine. Antoine C. Sansaricq nommé au poste de Secrétaire d’Etat (25 novembre 1929 – 15 mai 1930) des Affaires extérieures par le président Louis Borno nomma à son tour Léonce à titre de chef de protocole dudit ministère. 

Toujours est-il, en 1930, après la démission d’Antoine Sansaricq, on le retrouva sans tarder au poste de sous-chef de service de la comptabilité générale au département des Finances. Selon ce qu’indique Madame Ertha Pascal Trouillot dans son livre titré Encyclopédie biograpique d’Haïti, Léonce aurait fait une bonne gestion des ressources de l’Etat pendant qu’il occupa cette position et de même pour ses autres fonctions.

Il profita de ces moments pour étudier le droit. Diplômé, le 04 Novembre 1932, il prêta serment comme avocat militant. En 1939, il est inscrit au barreau de Port-au-Prince. À rappeler, son nom figure dans la liste des avocats stagiaires au Barreau de Port-au-Prince (1938-1939) aux côtés de ses cousins : Louis D. Gilles, Henri P. Bernard, Jules Lizaire fils. Son grand ami Lélio Louissaint était également membre du Barreau

Entre temps, il a passé un long temps comme rédacteur en chef du journal « Le Mouvement » de l’historien Lélio Louissaint. Il a collaboré au journal le Matin et a été également rédacteur en Chef du journal Le Soir.

Léonce Bernard a été, entre les années 1940 et 1950, Juge de paix d’abord à Dame Marie et ensuite à Jérémie. 

De 1951 à 1957, il siégea comme Juge à la magistrature assise à la Cour d’appel des Cayes. Poste qu’il a gardé jusqu’au gouvernement de Franck Sylvain.

Le 12 décembre 1956, à la suite d’un vaste mouvement populaire, Paul Eugène Magloire laissa le pouvoir. Et depuis le pays était à feu et à sang et la crise tint à perdurer. Quatre gouvernements se sont succédé en l’espace de cinq mois. Pour dénouer la situation, un collège fut formé par les représentants des différents candidats à la présidence en lice sur la scène. À la chute de Sylvain, défenseur farouche de Daniel Fignolé, il fut appelé par son compatriote à le représenter au sein du collège; ainsi le porte feuille du Ministre de l’intérieur lui fut alors octroyé à partir du 6 Avril 1957 ; Il occupa en même temps, par intérim, le poste de Secrétaire d’Etat à la Présidence.

Durant la journée du 25 mai, alors Ministre de l’interieur et Secrétaire à la présidence, il était chez Fignolé à Carrefour Feuilles, après avoir été revenu d’une mission dans l’Artibonite, quand on a délégué un Capitaine de l’Armée pour aller chercher le Professeur chez lui pour lui remettre le pouvoir. Son Ministre n’était pas du tout d’accord prévoyant un piège pour écarter la candidature du professeur, mais celui-ci tourna la tête pour ne pas voir les signes de désapprobation que lui fit son ministre. Il préféra tourner la tête pour s’adresser à son épouse alors, à l’intérieur de la maison, pour lui dire « Carmène,Carmène , passe-moi mon chapeau, je prends le pouvoir ». 

Au cours de cette même journée mouvementée, Léonce, était très remonté contre Léon Cantave alors général en chef des Forces Armées d’Haïti.

Quand Daniel Fignolé accéda au pouvoir dans la nuit du 25 mai, il fut reconduit à son poste de Secrétaire d’Etat de l’Intérieur et de la Défense Nationale. Il donna sa démission quelques jours plus tard au début du mois de Juin 1957, avant la chute de Daniel Fignolé le 14 Juin 1957. Selon le quotidien français Le Monde, sa démission auait été en rapport direct avec un désaccord qu’il avait avec Léon Cantave, Général en chef des Forces Armées d’Haïti. 

Après le coup d’état de son compatriote, Léonce est retourné aux Cayes. Le gouvernement de Duvalier lui offrit le poste de Juge à la Cour de Cassation, ce qu’il avait décliné. Malgré tout, Duvalier l’avait à l’œil.

Un vendredi de l’année 1960, il est rentré à Pestel pour voir ses parents où sa présence n’était désirée ni par le curé de la Paroisse le Révérend Père Marius ni par le maire de la commune Tardieu Auguste qui dénoncèrent sa présence dans la ville. 

Il est rapporté que les partisans du pouvoir informèrent le préfet du département de sa présence à Pestel et que Duvalier instruisit les autorités départementales de contraindre Léonce à quitter sa ville natale. Le lendemain de son arrivée, alors qu’il se rasait, un peloton de militaires venant de Jérémie accompagné du Juge de paix de la commune en l’occurrence Benoit Dubosse, débarqua chez lui et lui demanda de se rendre immédiatement aux casernes.

Il fut sommé de laisser la ville sur le champ. À ce moment, ce fut pour lui une soirée noire. Son fils d’un second lit Emmanuel l’aida a s’échapper à bord d’un canoë pour l’amener jusqu’à Zetroits, petit embarcadère, commune de Grand Boucan des Nippes. De là étant, il s’embarqua pour Petit Trou des Nippes avant de regagner la ville des Cayes. Ce fut à la suite de cet évènement qu’il ne remit plus les pieds à Pestel. Depuis, il ne se consacra qu’à ses propres activités personnelles. 

Léonce Bernard rendit l’âme à Port-au-Prince le 24 juin 1984 à l’âge de 89 ans. À sa mort, le ministre de l’intérieur du moment, Roger Lafontant aurait offert des funérailles nationales en son honneur, mais la famille a décliné. Ses funérailles furent chantées à la Cathédrale de Port-au-Prince. 

Jean Charles Léonce Bernard est , de l’avis de plus d’un, un homme de salon au verbe facile, un sage, quelqu’un qui pratiquait la rectitude et un passionné du travail bien fait. Il demeure à date l’un des Pestelois qui a marqué son temps. Il est un modèle parfait de réussite et le premier fils de Pestel à figurer dans la galerie des grandes personnalités politiques de la République d’Haïti. Il demeure une voix forte pour tous les Pestelois et une voie à suivre par rapport à son parcours couronné de succès. Marchons alors sur ses traces si nous voulons être une fierté pour notre commune.

Notes bibliographiques
SUPPLICE, Daniel : Dictionnaire biographique des personnalités politiques de la République (1804-2014). C3 éditions, Port-au-Prince, 2014. 
Encyclopédie biographique d’Haïti (de 1700 à 2006).
VIGOUREUX, Gustave : l’année terrible ou 1883 a Jérémie. Imp. Du centenaire, 1909.
HECTOR, Michel, mouvements populaires et sortie de crise (XIX-XXème siècles) OpenEdition, journals en ligne 
https://www.lemonde.fr/archives/article/1957/06/15/coup-d-etat-militaire-a-haiti_2317747_1819218.html
http://ciat.bach.anaphore.org/file/misc/tableaudelordred00barr.pdf
Autres sources: Missly Gilles,  Ronell Gilles, Didier Gilles, Michel Bernard
James St Germain

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