Sousou, Baka, Awousa, Kongo, Ginen,… : des vestiges de l’Afrique à travers l’histoire et la culture du peuple haïtien

QUELQUES VESTIGES DE L’AFRIQUE À TRAVERS l’HISTOIRE ET LA CULTURE DU PEUPLE HAÏTIEN

par Antonio Rival

Dimanche 28 mars 2021 ((rezonodwes.com))– La nation haïtienne, majoritairement dans ses composantes, est d’origine africaine. Son origine européenne, amérindienne, et autres, toutes proportions gardées, est loin d’atteindre les 10 %. La nuance épidermique des 14 millions approximatifs ( la diaspora comprise ) des Haïtiens explique tout.

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Dire que le peuple haïtien est le plus africain du continent américain est une chose, mais l’expliquer, en bonne et due forme, est toute une gageure. Car le recours à des disciplines scientifiques comme l’ histoire, la géographie, l’ anthropologie culturelle, la biologie, la sociologie, la chronologie, la statistique, la musicologie ( à côté de la religion ) est plus qu’ une obligation.

Et cette démarche doit être entreprise  à  des milliers de   kilomètres de l’ île d’Haïti,  particulièrement en Afrique de l’ Ouest et en Afrique Centrale ( plus de  10 500 km séparent Haïti de la République Démocratique du Congo [ RDC]).

Voici l’opinion de l’ historien Jean-Fouchard en ce sens: << Le peuplement de Saint-Domingue (Haïti avant l’indépendance) par la Traite s’alimenta à une vaste aire géographique mêlant une infinité de « nations » ou de tribus d’appellations diverses et imprécises, difficiles à localiser. La liste qu’en fournit Moreau de Saint-Méry, celle tirée  par Robert Richard des Minutes des notaires de Saint-Domingue ou les indications ethniques de Descourtilz ou de Malenfant nous amènent  à une grande diversité qui ne permet point d’éviter la confusion.>>

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Cependant grâce aux traditions populaires et à la religion vaudou ( les noms de ses loas, ses rites, ses chansons, etc. ) , on est plus ou moins sûr que  chaque Haïtien ( ne ) d’origine, quelque soit la couleur de sa peau, est issu ( e ) de l’ une des tribus ( ethnies ) ou anciens royaumes africains  suivants : Peulh, Bambara, Mahi, Baka, Ibo, Rada, Allada, Congo,  Haoussa, Yoruba, Cataplaou, Mandingue, Guinée, Guédefré, Dahomey ( Bénin ), Agoles ( Angola), Soussou, Nago, Sénégal, Bobo, Albinos, Cotokoli, Chouchou, Canga, Dioula, Fon, Gabon, Lemba, Mozambique,Mondongue, Mayombé,  Youlof, Yaya, Zozeau, Bissagot, etc.

Parmi ces  ethnies et ces nations qui sont à la base de la formation de la nation haïtienne, au moins cinq ( 5 ) méritent l’ attention des chercheurs. Ceci, pour la bonne et simple raison que nous retrouvons leurs traces dans nos traditions populaires. Il s’agit des Congos, de la Guinée, des Haoussas, des Bakas et des Soussous.

I- Les Congos

Les Congos, avant 1804,  venaient de l’ Afrique Centrale. Aujourd’hui deux pays portent ce patronyme : Le Congo -Brazzaville et la République  Démocratique du Congo ( RDC). Et selon l’ historien belge Hein Vanhee, cité par le chercheur Arsène Francoeur Nganga ( auteur de l’ouvrage Les Racines Bantu du peuple haïtien) , : << au milieu du 18e siècle, les Français ont acheté beaucoup d’esclaves au Royaume Kongo, pour l’île de Saint-Domingue, entre 1720 et 1780, soit 64 % du nombre total des esclaves concentrés au Nord de l’ île qui est aujourd’hui Haïti.>>

Un fort pourcentage de ces Africains étaient bien conditionnés au point de vue psychologique pour accepter l’esclavage. Ils étaient sympathiques, joyeux, insouciants et bons causeurs.Au moment de la révolution, très nombreux, ils étaient divisés en deux grandes catégories. Les créoles ( surtout des esclaves domestiques ) et les bossales ( surtout des guerriers).

Les Congos domestiques étaient restés fidèles à leurs maîtres. Et ils émigrèrent en grand nombre avec eux ( aux États-Unis et à Cuba ) dans les moments chauds de la révolution. Les guerriers, pour leur part, se subdivisèrent  en trois groupes : les marrons, les révolutionnaires et les partisans de la France ( à  Vertières pendant que l’ Armée Indigène affrontait l’ Armée de Bonaparte, ces derniers, les armes à la main,  soutenait les envahisseurs).

Le comportement anti-indépendantiste et pro- français de la plupart des Congos ( il faut pas oublier que la majorité des marrons étaient Congos ) portait le gros de la nation, au lendemain de 1804, a les stigmatiser. 

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Mais étant donné que le peuple, vu son ignorance, n’ arrivait à rationaliser ses griefs contre les descendants de cette ethnie, il a déformé la réalité en traitant de  » Kongo » tout élément de notre paysannerie ou du bas peuple qui n’ arrive pas afficher une  maîtrise relative des coutumes urbaines: « Nèg sa a son Kongo li ye « ,  » Ala Nèg  Kongo papa ».

II.La Guinée

La Guinée est aujourd’hui un pays côtier de l’ Afrique de l’Ouest. À l’ époque coloniale, elle était une zone géographique, pour ne pas dire une région,  qui comportait beaucoup d’ ethnies, citons ceux qui y vivent encore : les Malinkes, les Peuls, les Sousous, les Tomas, les Kissiens, les Guerzés… Si la Guinée était très présente dans la mémoire de certains de nos ancêtres esclaves, elle symbolisait à elle seule ( dans leur imaginaire ) le Continent Africain, d’ où l’ expression créole: Lafrikginen. Et cette abstraction mentale va plus loin quand il s’agit pour les esclaves de faire leur autocritique inconsciente de la Traite Négrière.

Les esclaves bossales ( nés en Afrique), à Saint-Domingue, se rappelaient bien les facteurs explicatifs de leur déracinement de l’ Afrique maternelle. Ils se souvenaient des guerres tribales et comment certains frères vendaient des frères pour satisfaire leur haine, leur égo et la cupidité des Blancs. Et  dans la colonie, à côté des facteurs de division instaurés par le maître blanc dans leurs communautés, ils constatèrent amèrement qu’ ils ont apporté et conservé l’ esprit de division et de haine ( reproché à leurs frères restés en Afrique) dans la colonie. Ce refus du vivre-ensemble, malgré les efforts et les sacrifices sanglants du Père de l’ indépendance ( Jean-Jacques Dessalines ) est transmis de génération en génération.

Ainsi  comment  pourrait- on s’ étonner de constater que nos ancêtres arrivèrent à transformer cette division et cette haine séculaire en proverbe:  » Depi nan Ginen nèg rayi nèg »?

III- Les Bakas

L’ ethnie des Bakas vivait et vit encore en Afrique Centrale  ( Cameroun, Congo, République Démocratique du Congo, Gabon, République Centrafricaine, Rwanda, etc. ). Les écoliers haïtiens depuis toujours  ont étudié cette ethnie sans le savoir.Les Bakas ne sont rien  d’ autre qu’ une division  ethnique des Pygmées  (  peuple de petite taille mesurant environ 1 m 50 à l’ âge adulte ).

Parmi les esclaves vendus dans la colonie de Saint-Domingue, les Bakas n’ étaient pas nombreux, mais, bien représentés; d’ailleurs ils étaient faciles à être capturés. Parlant de ces derniers, l’ historien haïtien Louis E. Élie a écrit : << C’ étaient de pauvres esclaves, que l’ émotion et la peur harcelaient sans cesse. Aujourd’hui encore, le bacca représente chez nous un type sujet à la crainte. Mais on en a fait, dans certaines localités, un être surnaturel vivant en société avec le diable.>>

Comme l’a si bien expliqué Louis E. Élie, le Baka / Pygmée étant de  très petite taille, et considéré comme laid selon le canon de beauté  africain et européen, il était  assimilé, par moquerie, dans les traditions populaires,  à un esprit maléfique du Vaudou ou de la magie européenne, qui est réputé capable d’ enrichir son maître.

Plus de deux siècles après l’esclavage l’ appellation persiste  à travers notre culture, au double point de vue naturel et surnaturel. On appelle « baka » tout individu qui n’ est pas favorisé physiquement  par la nature  ( surtout laid de visage ):   » Bèl Jenn fanm tankou w kote w prale ak baka sa a.  » Et  d’ une personne qui est devenue très riche sans être en mesure de justifier les sources de sa richesse :  » Jan nonm sa a vin gen kòb la sanble li gen yon baka ».

IV- Les Haoussas

Les Haoussas sont une grande ethnie africaine. On les retrouve dans de nombreux pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest dont, la Côte d’Ivoire, le Nigeria,  le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et le Bénin.

A l’ époque de la Traite, les Haoussas étaient réputés, à la fois, pour leur grande capacité à pratiquer le commerce, pour leur intelligence et pour  leur collaboration avec les négriers . Ce qui n’ a pas empêché qu’ une quantité (relativement minime) des membres de cette ethnie  soient vendus à Saint-Domingue comme esclaves. Et leur souvenir est foncièrement ancré dans notre culture.

Dans nos marchés traditionnels, l’ appellation « awousa » est très prisée, mais détournée de son sens premier tout  en gardant une certaine logique.Elle utilisée pour justifier toute perte d’argent (sans preuve ) de nos commerçants et commerçantes:  » Awousa rale tout kòb la »,  » Fanm sa a son awousa »…En Haïti tout individu qui gagne de l’ argent par des moyens détournés et par le commerce, est réputé intelligent.Les haoussas ne sont- ils pas réputés intelligents et habiles dans la pratique du commerce?

V- Les Soussous

Les Soussous sont une ethnie de l’ Afrique de l’Ouest. On les retrouve dans des pays comme la Guinée, le Sénégal, le Niger, la Sierra Leone, etc.  

Les manuels d’ histoire , de  géographie  et d’ anthropologie culturelle de l’ Afrique de l’ouest mettent l’ accent  à l’encre forte sur  le degré d’évolution de cette ethnie. Et parce qu’elle est présente en Guinée- Konakry , on pense déjà à la logique de la présence de ses membres  dans  le système de terreur qui était appliqué dans la colonie de Saint- Domingue dans l’objectif précis  d’enrichir la métropole française.

Contrairement aux autres pays cités plus haut, en Guinée, les Soussous jusqu’à aujourd’hui n’ont pas bonne réputation. Ils sont considérés comme des paresseux et des parasites sociaux, qui  se servent de la parole pour tromper les autres Guinéens.
Cette perception que beaucoup de citoyens guinéens ont des Sousous fait beaucoup penser à l’utilisation de ce concept  dans le créole Haïtien. Car tout individu  qui aime utiliser un langage flatteur pour justifier l’ injustifiable en public ou pour prendre partie, sans raison valable, dans une discussion est traité de : « sousou ». Donc la mémoire collective a su garder le souvenir des Soussous d’ une façon très subtile dans notre culture. 

Le peuple haïtien est bien le condensé de toute un ensemble d’ ethnies de l’Afrique de l’Ouest et plus ou moins de l’ Afrique Centrale. A ce compte, nous ne pouvons pas bien nous connaître sans questionner notre passé, sans questionner nos origines africaines. Et ce qui est intéressant, très souvent, ce sont des éléments de nos traditions populaires, de notre culture qui nous servent de fils conducteurs vers des découvertes les plus inattendues.

Les souvenirs déformés que le peuple haïtien conservent des Congos ( du Congo ),  de la Guinée, des Bakas, des Haoussas, et des Soussous, dans nos traditions populaires ne sont pas les seuls qui sont susceptibles de nous aider à mieux connaître notre histoire et à accomplir notre quête identitaire. Le travail commencé par Jean-Price Mars, Roger Dorsainville, Jean Fouchard, Lilas Desquiron, Bayyinah Bello, etc. doit être poursuivi sans relâche.

Antonio RIVAL

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