Le racisme systémique dans la passation des marchés publics en Haïti : Et… les noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront ils rien?

Vendredi 26 juin 2020 ((rezonodwes.com))– Nous sommes en août 2006, Préval a gagné les élections, bien que je pense qu’il aurait fallu un deuxième tour.

Mes amis sont au pouvoir et ils sont contents de se remettre à faire des affaires, après deux ans de franchise, d’arrangement, de combines de toutes sortes des Apaid et compagnies qui ont fait rêver avec leur nouveau contrat social que personne n’aura vu.

Il s’agissait d’un contrat pour garder le racisme systémique installé dans le milieu des affaires et dans la passation des marchés publics, où seules les personnes à peau claire doivent faire de l’argent dans ce pays sans aucun soupçon d’être des dealers de drogue.

Comme beaucoup de jeunes de mon époque, j’étais pour le départ d’Aristide, mais je n’ai jamais pu manifester contre lui. La seule fois que j’ai été dans une manifestation en décembre 2003, il y avait Charles Henry Baker, habillé en camouflage militaire, j’ai repris le chemin de chez moi, car comme mon père me l’a toujours dit, je n’ai pas choisi de manifester contre Aristide avec ces « gens-là ».

Il se trouve qu’Aristide et moi avons le même teint, la même bouche et le même nez qu’ils n’arrêtaient pas de dénigrer en le traitant de laid, de sale, de sentir mauvais et de le dénigrer sur la base de sa simple couleur de peau. J’arrête ici la digression.

Nous sommes à la fin de l’été 2006, Préval est président et mes amis sont au pouvoir. Je n’ai pas voté Préval, j’ai voté Manigat, n’empêche que je connais plus de personnes l’entourage de Préval que de Manigat.

Durant cet été, un collègue et moi avons été désignés pour aller représenter un groupe d’entrepreneurs noirs proches du pouvoir, mais qui ont peur de se montrer. Nous représentions alors un soumissionnaire pour l’achat de kits scolaires du ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle. Jeunes et beaux, nous pensions tellement bien faire. Nous restions en contact avec les amis tout le long des rencontres réunissant le ministère et les soumissionnaires parce qu’il faut aller vite car la rentrée des classes approchent.

Nous avons alors proposé des solutions concrètes au ministère pour donner les kits au plus vite quand la maison la plus connue de la place, celle qui a toujours imprimé les livres pour le ministère et qui se considère comme un ayant droit, proposait des solutions pour Avril. Trop tard, Préval veut marquer le coup de la rentrée des classes pour montrer que la « gauche » est de retour au pouvoir. Après une rencontre au ministère, je pars manger avec l’ami (il se reconnaîtra), nous sommes rejoints par la personne à la tête du consortium qui veut sa part du gâteau, il ne faut pas se cacher les choses, mais qui propose aussi de vraies solutions à l’État.

Avec le recul, j’ai compris qu’il y avait aussi de la corruption dans la combine car les amis étaient proches à la fois du palais national, de la primature, mais également de Gabriel Jean Marie, alors ministre de l’éducation nationale, par leurs années communes d’OPL. Ils avaient comme toutes les autres entreprises des informations sur les attentes du ministère. C’est en attendant le chef de file que mon téléphone a sonné pour la première fois. A ce moment là, on payait encore pour les appels rentrant (quelle absurdité!) et donc on était moins amené à rester discuter avec quelqu’un qu’on n’a pas sollicité.

Au bout du fil se trouve le représentant de la grande maison d’édition (d’état presque tant qu’il faisait de l’argent avec le ministère et qui avait déjà presque tout remporté pour les livres)! Je me suis alors fait dire: « Monsieur Cénat, c’est untel de telle entreprise. Pourquoi l’adresse de votre business n’est qu’un bureau dans un hôtel?).

A cela, je réponds, mais je n’ai pas d’explications à vous donner et j’ai raccroché. J’étais moins sage et j’avais moins peur: la jeunesse qui se croit invincible. Deux minutes après, mon téléphone sonne à nouveau et c’est là que j’ai eu droit à ma sentence: « Écoutez moi bien petit nègre noir, je ne sais pas qui est derrière votre affaire, vous voyez comment il a été facile de trouver votre numéro, nous n’allons pas nous laisser voler par quelques petits nègres noirs cachés qui se croient intelligents. Si vous n’enlevez pas votre offre dans les 24 heures, nous ne sommes pas responsables des malheurs qui peuvent arriver à vous et à votre famille ». J’ai tout de suite répondu, « Donc si je comprends bien, c’est seulement vous qui avez des armes et qui avez des doigts pour appuyer sur une gâchette?!? Allez vous faire foutre. ». En raccrochant, je pouvais l’entendre dire à quelqu’un d’autre « Epi ti kaka a frekan mete sou li wi ».

Voilà un système de passation de marchés publics raciste, où ceux qui se considèrent comme « blancs » gardent toute une majorité noire dans la misère sur la base que c’est à eux d’avoir les moyens économiques et financiers. Sur la base qu’ils sont les seuls à pouvoir vendre à l’État. Pour eux, tout doit être verrouillé, car l’argent de l’état, c’est leur du.

Saviez-vous que quand l’état accepte une soumission de la part d’une entreprise, elle doit déposer un chèque du même montant dans un compte verrouillé à la banque, comme garanti? Je suis bien d’accord pour dire que cela protège l’état, mais soyons sérieux, est ce que cela ne perpétue pas le fait que ce seront toujours les mêmes qui pourront avoir accès aux soumissions de l’État?

Durant cette expérience, j’ai rencontré un jeune formidable du nom de Moustang Brisson. Contrairement à tout le monde qui avait proposé d’acheter les sacs et les matériels à l’étranger, il avait proposé de confectionner des sacs de meilleure qualité en Haïti. Il avait aussi proposé de les donner au fur et à mesure jusqu’au mois de novembre. Dans ce jeu poker menteur, le ministère avait dit non, trop tard. Le ministère a distribué les lots entre les amis du pouvoir, la maison d’édition qui m’avait appelé pour me menacer et qui n’avait pas arrêté de me harceler dans les jours qui ont suivi et une maison dirigée par un « arabe » qui appelait son représentant de la Syrie durant les réunions. Il était parti à la mère patrie. Moustang Brisson n’a rien eu.

Mais vous savez quoi? Aucun matériel n’a été délivré au ministère avant avril, alors qu’en produisant en Haïti, il aurait pu les délivrer au fur et à mesure au ministère. Je me souviens avoir rencontré Brisson de la part des chefs de file, je me souviens leur avoir dit pourquoi ils n’achetaient pas les sacs de Brisson et les matériels ailleurs? Mais j’étais trop jeune pour comprendre les enjeux.

Dans ce pays, le racisme est tellement ancré et intériorisé par toutes les couches de la société que même les noirs ne veulent pas donner des chances aux jeunes noirs pour se développer. Un dernier exemple pour la route, nous sommes en 2007-2008, sous l’impulsion de Montaigne Marcelin, la CONATEL veut acheter des ordinateurs portables à donner à un réseau d’écoles.

J’en suis informé par un ami au sein de la CONATEL qui sait que je vends des laptops à bon marché et qui sait que j’ai constitué une entreprise vendant du matériel informatique. Le fait est que j’ai un bon contact aux États Unis, j’achète à prix d’usine et comme je n’ai pas d’endroits où stocker de la marchandise, je fais peu de bénéfices et je vends vite. C’est un modèle qui marche. J’ai alors attendu que l’appel à propositions sorte dans la presse, j’ai constitué mon dossier que j’ai déposé au CONATEL.

L’institution convoque alors les trois meilleures soumissionnaires. Nous sommes les meilleurs de loin, les mieux classés en terme de prix et de délai de livraison. Ne me demandez pas comment je le sais, je l’ai su et cela ne prend pas de la corruption, mais du lobby pour savoir ce que vos concurrents ont proposé après coup. Le CONATEL tergiverse pour ne pas m’octroyer le contrat. Quand le directeur administratif du CONATEL m’appelle pour me dire qu’on ne peut pas me donner le contrat parce que je ne suis pas assez connu, j’ai réussi à trouver un deal avec un bienfaiteur qui me donne le montant pour l’achat des ordinateurs et des autres matériels et que le CONATEL dépose l’argent dans un compte qui, le bon de livraison signé, doit nous verser l’argent. J’ai trouvé l’accord de la banque par la même personne, tout est en place pour ne pas perdre ce contrat qui nous aurait rapporté gros et qui aurait lancé l’entreprise.

Le directeur administratif de le CONATEL demande alors à me rencontrer, ce que j’ai accepté. Je me suis alors fair sermonner. D’abord, il m’a expliqué que j’étais jeune, que je connaissais pas assez le milieu des affaires et que Port-au-Price était compliqué, dangereux et bla-bla-bla. Ensuite, il m’a clairement dit, si je te donne le contrat, tu n’auras même pas le temps de faire la livraison que tu seras mort. Enfin, il m’a dit, regarde la couleur de ta peau. Tu penses que ces contrats sont faits pour des gens comme toi? Le pire est qu’il me faisait croire qu’il m’aidait et qu’il aimait ma fougue et ma volonté de sortir de la « misère ».

Mes contacts au CONATEL me diront plus tard que de grosses pressions ont été faites sur le directeur administratif et que le danger était réel pour moi et pour lui. J’ai alors demandé la liste des écoles qui allaient bénéficier des ordinateurs et j’ai compris qu’il ne s’agissait d’écoles ni de Cité Soleil, ni de Raboteau, mais de celles que fréquentent les jeunes des beaux quartiers des hauteurs de Port-au-Prince dont les parents peuvent leur payer des ordinateurs. J’ai utilisé le même bienfaiteur, Montaigne a eu l’appel qu’il faut et à défaut de l’avoir, j’ai fait capoter l’opération. Pour remercier les deux autres entreprises de s’être déplacées, le CONATEL a quand même acheté 10 laptops de chaque à près de 2500 dollars l’unité. Normal, il faut respecter les blancs d’Haiti, ils ne pouvaient pas se déplacer pour rien. Avec les mêmes caractéristiques et une meilleure marque (moi: Toshiba; eux :Acer), je les aurais vendus à 850 dollars.

J’ai décidé de ne plus garder le silence sur le racisme en Haïti et n’en déplaisent aux amis, nombreux qui m’ont écrit hier pour parler de colorisme, de préjugés de couleur, de sentiments de supériorité, la race s’autoidentifie, ces personnes qui gardent la majorité noire haïtienne dans la misère et la crasse se considèrent comme blancs quand ils sont en Haïti et cela ne me dérange aucunement de les appeler comme tels.

J’ai décidé de me dévoiler et de briser le silence car le système des marchés publics en Haïti est racisé et raciste et il faut le faire savoir car la question de Dessalines (même lui est stigmatisé) est encore aujourd’hui d’actualité : « Les noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils rien ? »!

Jude Mary Cénat
Dr. Jude Mary Cénat est professeur adjoint au programme de psychologie clinique à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa. Son programme de recherche explore les facteurs associés à la vulnérabilité, au trauma et à la résilience, avec un intérêt particulier pour le rôle des facteurs culturels.
Stagiaire postdoctoral, Université du Québec à Montréal, 2018Ph.D., Université Lyon 2, 2014M.Sc., Université Toulouse II, 2011M.A., Université Toulouse II, 2010B.Sc. (mémoire) Université d’État d’Haïti, 2008

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