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Le processus d’inclusion financière en Haïti à l’épreuve de la concentration du marché bancaire

Port-au-Prince Post
Le processus d’inclusion financière en Haïti à l’épreuve de la concentration du marché bancaire

Par Médy Orlison DÉSIRAL
Email: dsiralmdyorlison@gmail.com

La question s’articulant autour de la concentration et des mécanismes concurrentiels sur différents marchés fonctionnant dans un environnement donné jalonne l’histoire de l’analyse économique. À ce sujet, les vertus de la concurrence, en tant que situation de marché permettant de maximiser l’utilité sociale (le bien-être collectif), font l’objet d’une certaine unanimité dans le milieu des économistes. Signalons à ce propos que, théoriquement, en considérant trois grandes structures de marché, à savoir la concurrence pure et parfaite, l’oligopole et le monopole, les analyses sur la désirabilité sociale comparée aboutissent aux issues suivantes : au fur et à mesure que la configuration d’un marché s’achemine de l’archétype purement et parfaitement concurrentiel à un scénario oligopolistique puis vers une structure monopolistique, les quantités d’équilibre diminuent, les prix d’équilibre augmentent, le surplus du consommateur diminue, le surplus du producteur augmente et la perte sèche (Dead Weight Loss) augmente.

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Un tel état de fait illustre pourquoi la société bénéficie davantage de la présence de structures de marché avec concurrence intensive qu’une situation de marché oligopolistique ou de l’instauration de monopole. Toutefois, en cas de monopole naturel, il s’avère efficient pour une seule entreprise de produire en raison des coûts fixes d’installation qui sont très élevés. Dans ce cas-ci, la production est conditionnée par la réalisation d’économies d’échelle et donc caractérisée par des coûts moyens monotoniquement décroissants. Aussi, en cas d’innovations et d’octroi de brevets d’invention ou de droits d’auteur (copyright), le monopole ne discorde pas tout à fait avec l’utilité sociale.

Initialement, pour évaluer le degré de concurrence dans une industrie, le niveau de concentration y prévalant servait d’unique référence. Plus ce dernier est élevé, moins l’intensité concurrentielle sur le marché est forte (vice-versa). Pour mesurer le niveau de concentration qui prévaut sur un marché, la littérature économique considère divers indicateurs dont l’inverse du nombre d’entreprises s’y trouvant, le ratio de concentration et l’indice de Herfindahl-Hirshman (IHH).

Le premier indicateur (l’inverse du nombre d’entreprises) n’est pas pertinent lorsque les firmes sur le marché ne sont pas de même taille car le principe de transfert de ventes serait violé. Le deuxième indicateur, soit le ratio de concentration, est la somme des parts de marché des plus grandes entreprises dans une industrie donnée comportant n entreprises. Le problème avec cet indice est qu’il ne prend pas en compte de ce qui se fait le long des courbes de concentration, le nombre d’entreprises (k) est choisi de manière arbitraire. Pour résoudre ce problème, recourons- nous au troisième indicateur, soit l’IHH, qui est la somme des carrés des parts de marché de toutes les entreprises évoluant dans une industrie donnée. Ce dernier, lorsqu’il est plus petit que 1000, la concentration observée est dite faible, s’il est compris entre 1000 et 1800, la concentration observée est modérée et s’il est plus grand que 1800, la concentration est forte ou élevée [US Departement of justice, Merger Guidelines – Cf. Salop (1979) ou Cetorelli (1999)] . En effet, ces mesures de concentration industrielle trouvent leurs limites à partir du moment qu’ils ne prennent pas en compte le problème des propriétés croisées et celui de la définition adéquate du marché pertinent.

En ce qui concerne l’industrie bancaire en Haïti, elle fait l’objet d’une forte concentration. Un tel constat peut être illustré par les indices de concentration que nous venons de mentionner. En considérant quatre segments de cette industrie (Actifs bancaires, Crédits bancaires, Dépôts totaux et Dépôts en dollars), nous observons les faits suivants, tels que relatés dans le rapport du deuxième trimestre de l’exercice 2018-2019 de la Direction de Supervision de la BRH sur les données trimestrielles des établissements bancaires : en effectuant une approche par le bilan, les trois (3) premières banques du système détiennent 81.02% des actifs bancaires. En termes de crédits octroyés, elles détiennent 74.06% du portefeuille bancaire de prêts bruts. Sur les deux autres segments de l’industrie bancaire, à savoir celui des dépôts totaux et celui des dépôts en dollars, elles captent respectivement 82.23% et 80.46% des parts de marché. Concernant l’IHH, il s’avère, sur tous les compartiments du marché, au-dessus du seuil pour lequel la concentration dans une industrie est considérée comme étant élevée. Il affiche respectivement comme valeurs 2397.04 en termes d’actifs, 2184.09 en termes de prêts bruts (crédits), 2489.41 en termes de dépôts totaux et 2619.76 en termes de dépôts en dollars. En effet, le marché bancaire haïtien est empreint d’un niveau élevé de concentration. Une telle situation persiste depuis plusieurs années.

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À partir d’un tel état de fait, irons-nous jusqu’à dire que la forte concentration du marché bancaire haïtien engendre une situation de basse intensité concurrentielle ? En d’autres termes, le degré de concurrence dans l’industrie bancaire en Haïti, peut-il être appréhendé uniquement à l’aune du niveau de concentration prévalant sur le marché ? À cet égard, nous allons nous tourner auprès de la littérature de l’intermédiation financière et de l’économie industrielle pour parvenir à une certaine intelligibilité de la question dont il en est. Nous allons ainsi considérer différentes approches dont le paradigme SCP (Structure-Comportement-Performance), le courant basé sur l’hypothèse de structure efficiente, l’école de la nouvelle économie industrielle, les modèles de concurrence spatiale et l’approche axée sur l’économie de l’information.

Le paradigme SCP, inspiré de la théorie de l’oligopole de Stigler (1964), postule que la structure d’un marché (caractérisée principalement par le nombre d’offreurs et de demandeurs qui s’y trouvent et la structure de coût des unités de production) détermine le comportement des entreprises (politique de prix, niveau de production, intensité des investissements en R&D, politique de marketing etc.). À son tour, le comportement des firmes influe considérablement sur leurs niveaux de performance, c’est-à-dire leurs marges commerciales, leurs profits, la rentabilité de leurs actifs (ROA), le rendement de leurs capitaux propres (ROE), la qualité de leurs produits, le surplus social etc. En effet, suivant cette perspective, plus le niveau de concentration d’un marché est élevé, générant ainsi une situation de faible intensité concurrentielle, plus les prix sont élevés et plus les profits sont faramineux (Bain, 1956).

S’agissant du marché bancaire, si nous restons dans la lignée du paradigme SCP, une forte concentration de l’industrie aboutirait à une surtarification des produits et services financiers. Des tarifs élevés appliqués sur lesdits produits et services favoriseraient l’exclusion bancaire et nuiraient à l’inclusion financière. Dans le cas haïtien, nous constatons une certaine corrélation entre la forte concentration de l’industrie bancaire, d’une part, et les taux d’intérêts, les frais, les commissions et agios chargés à la clientèle, d’autre part. Pour se faire une idée des taux d’intérêts débiteurs pratiqués sur le marché bancaire haïtien, il suffit de regarder le taux appliqué sur les bons BRH à maturité de 91 jours, faisant office de taux directeur. Il s’élève à 10%. Avant la crise de la Covid-19, il s’élevait à 15% (et à 22% précédemment). Ainsi, les taux appliqués par les banques de second rang sur leurs produits et services financiers seront en général plus élevés que ce dernier. Donc, nous voyons facilement qu’à côté de la concentration élevée qui prévaut sur le marché, les taux d’intérêts débiteurs sont carrément prohibitifs. Ce qui est susceptible de ralentir la marche vers l’inclusion financière.

L’hypothèse de structure efficiente, endossée par l’école de Chicago, inverse le raisonnement du triptyque SCP. Les adeptes de ce courant de pensée (Demsetz, 1973) & (Peltzmann, 1977) soutiennent l’idée que ce sont les performances et les comportements des firmes qui définissent la structure du marché et non le contraire. Selon cette conception, plus une firme est efficiente, plus elle survivra la concurrence. La forte corrélation entre concentration de marché et profit est assimilée à une amélioration de la productivité et de l’efficacité du côté des entreprises les plus performantes. Cela engendre une structure de coût plus abordable, plus avantageuse pour ces entreprises. Par-là, leur politique de prix serait plus souple et plus compétitive. Les établissements les moins efficaces se trouvent ainsi dans l’obligation de quitter le marché, ce qui est de nature à renforcer le niveau de concentration y prévalant. Ce dernier est donc considéré comme la conséquence de l’efficience des firmes et non la cause d’une situation de rentabilité accrue et féroce. Selon cette perspective, l’étroite corrélation entre concentration et profitabilité est due à la performance des firmes et non à leur puissance commerciale ou à l’exercice d’un pouvoir de marché déraisonnable. D’aucuns pourraient se demander si le fonctionnement de l’industrie bancaire en Haïti est conforme à cette hypothèse dite de structure efficiente.

L’école de la nouvelle économie industrielle privilégie les interactions stratégiques entre les acteurs du marché, lesquelles agissent sur la dynamique de distribution de parts de marché et donc sur la concentration de l’industrie. Pour appréhender l’intensité concurrentielle prévalant sur un marché, en guise des indices structurels (comme le ratio de concentration et l’IHH), cette ligne théorique recourt à d’autres indicateurs car les courants précédents ne prennent pas en compte un certain nombre de déterminants d’ordre qualitatif comme la contestabilité du marché. Nous considérons entre autres la statistique H de Panzar et Rosse, l’indice de Boone et l’indice de Lerner.

La statistique H de Panzar et Rosse (1987) mesure l’élasticité des revenus des firmes par rapport aux coûts de leurs intrants. Le cadre synoptique défini par les auteurs considère trois scénarios possibles en termes d’équilibre de marché : si la statistique H de P-R équivaut à l’unité, nous sommes en situation de concurrence pure et parfaite (car en CPP, Recette marginale = Coût marginal = Prix), si elle est nulle ou négative, nous sommes en situation de monopole ou de collusion parfaite et si elle est comprise entre 0 et 1, nous sommes en situation de concurrence monopolistique. L’indice de Boone (2008) mesure l’élasticité du profit par rapport au coût marginal. Plus sa valeur est grande, plus la concurrence est intensive. L’indice de Lerner (inverse de l’élasticité prix de la demande) mesure la capacité d’une firme à établir son prix au-dessus de son coût marginal. Plus il est élevé, plus l’entreprise dispose de pouvoir de marché.

La théorie des marchés contestables de Baumol, Panzar et Willig (1982) postule que la concurrence a aussi une dimension virtuelle (concurrence potentielle) à côté de sa dimension effective car les firmes (les banques commerciales dans ce cas-ci) sont sous la menace d’intrusion dans leur champ opératoire de nouvelles entreprises (de nouvelles institutions financières). Donc, même si un marché comporte une structure oligopolistique ou se caractérise par l’instauration de position dominante, l’équilibre concurrentiel n’est pas rompu et les avantages pour le consommateur en termes de surplus ne sont pas automatiquement gommés par des abus de pouvoir de marché.

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Dans le cas de l’industrie bancaire en Haïti, nous sommes sceptiques à l’égard de cette dimension virtuelle ou fictive de la concurrence car il s’avère difficile d’affirmer que ce marché est contestable. Des barrières sont érigées à l’entrée comme à la sortie. À l’entrée, elles se caractérisent par un ensemble d’éléments d’ordre structurel constituant des embûches ou des pierres d’achoppement à l’environnement des affaires, à l’écosystème entrepreneurial en Haïti tels la lourdeur administrative, le risque foncier, l’étroitesse du marché, le risque d’isolement financier (de-risquing) etc. À la sortie, les barrières se caractérisent par les coûts irrécupérables (sunk cost) qui sont d’une importance non négligeable. L’existence de ces coûts irrécouvrables se matérialise par le fait qu’il existe très rarement des marchés d’occasion permettant de compenser les investissements en actifs financiers et physiques pour les activités classiques de production de crédits et de captation de dépôts. En effet, toute absence de contestabilité sur le marché bancaire en Haïti signifierait que la diversification de l’offre de produits et services financiers serait entravée et conséquemment, la concurrentiabilité dans le secteur. Cela affecterait négativement le processus d’inclusion financière.

Les modèles de concurrence spatiale, inspirés de ceux de Hotelling (1929) et de Salop (1979), arborent l’idée selon laquelle les prix des produits et services financiers dépendent de l’étendue et du positionnement géographique des agences bancaires, de la distance entre les offreurs et les demandeurs desdits produits et services (Sussman & Zeira, 1995) et donc des coûts de transports et de monitoring, de surveillance (Chiappori et al., 1995) assumés par les entités en question. Ce facteur géographique est de nature à influer sur la concentration du marché (car les demandeurs de produits financiers ne sont pas uniformément distribués), affectant par ricochet le processus d’inclusion financière.

L’approche axée sur l’économie de l’information promeut une endogénéïsation de l’industrie bancaire en matière de concentration et de concurrence car elle comporte certaines spécificités comme la non-homogénéité des produits et services et financiers et une distribution asymétrique des informations (Dell’Aricia & Marquez, 2004). Pour juguler les distorsions informationnelles, les relations de clientèles de long terme sont considérées comme un moyen efficace car elles favorisent une négociation plus flexible (Boot & Thakor, 1994), incitent à la transmission de l’information privée (Bhattacharya & Chiesa, 1995), améliorent la surveillance bancaire (baisse des coûts de monitoring), permettent le développement d’une réputation (Diamond, 1991) et engendrent des tarifs moins importants sur les produits et services financiers. En ce sens, les relations de clientèle de long terme favorisent la concentration bancaire et l’intermédiation financière. Cependant, un autre axe de la littérature avance que les relations bancaires de long terme donnent lieu à une situation de capture et de rente informationnelle (Sharpe, 1990), ce qui est susceptible d’entraîner une tarification plus élevée des produits et services financiers, freinant ainsi le processus d’inclusion financière. La littérature financière qualifie cette situation de « hold-up problem ». La contestabilité du marché, la multibancarité et une intensité concurrentielle plus vive sont vues comme des solutions à ce problème.

En somme, parvenir à l’inclusion financière des opérateurs économiques nécessite la mise en place d’institutions financières fiables et inclusives fonctionnant dans un environnement concurrentiel. Comme nous venons de le voir, même s’il se dégage un consensus sur la concurrence comme situation optimale de marché, il subsiste un dissensus, une discordance entre les économistes quant à la forme (aux mécanismes) et à l’intensité de celle-ci. Ainsi, il incombe aux institutions haïtiennes concernées de définir les modalités de la concurrence dans l’industrie bancaire en vue d’améliorer le niveau d’inclusion financière dans le paysage économico- financier en Haïti. L’enquête FinScope, publiée cette année, a révélé que le pourcentage d’adultes haïtiens financièrement inclus (en considérant à la fois les services financiers formels et informels) est de 54%. La population bancarisée représente 11% de la population adulte (population âgée de 15 ans et plus) estimée à 7.67 millions d’habitants. Compte tenu de l’importance de la finance inclusive dans l’amorçage de tout processus de développement, cette dernière, ne devrait-elle pas constituer de manière concrète un de nos chantiers prioritaires ?

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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Bain, J.S. (1956). Barriers to New Competition: their character and consequences in manufacturing industries. Cambridge: MA: Harvard University Press.

Banque de la République d’Haïti. Rapport “Statistiques” et Indicateurs Financiers (Données financières trimestrielles des établissements bancaires) / Deuxième trimestre exercice 2018- 2019.

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Bhattacharya, S., Chiesa, G. (1995). Proprietary information, financial intermediation, and research incentives. Journal of Financial Intermediation, 4, 328–357.

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Boot, A.W.A., Thakor, A.V. (1994). Moral hazard and secured lending in an infinitely repeated credit market game. International Economic Review, 35, 899–920.

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Dell’Ariccia, G., Marquez, R. (2004). Information and bank credit allocation. Journal of Financial Economics, 72, 185–214.

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Peltzmann, S. (1977).The Gains and Losses from Industrial Concentration. Journal of Law and Economics, 20, 229-263.

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Sussman, O., Zeira, J. (1995). Banking and Development. CEPR Discussion Paper, 1127.

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