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À Port-au-Prince, ville-cimetière, nous sommes tous des morts ambulants

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À Port-au-Prince, ville-cimetière, nous sommes tous des morts ambulants

Par Salomon Romain 

Nous sommes en plein cœur du mois de mars à Port-au-Prince. Une journée ordinaire. Il est midi. Le soleil brille. C’est à cette heure-ci que je me rends au Palais de Justice. Avoir les dernières nouvelles de la VAR (Bicentenaire)  constitue l’une des formalités à remplir avant de partir en mission. 

Confortablement installé dans une voiture à vitres teintées, au milieu de trois collègues, je remémorais à la lettre le suivi à effectuer au tribunal afin de ne rien louper. On pointait à peine à la rue Champs de Mars, et tout à coup,  j’ai aperçu un corps inerte allongé au sol. Par peur, jai demandé alors au chauffeur de faire demi-tour car, semble-t-il, de la viande est tombée juste devant nous. Oui, de la viande, car on s’approchait de la boucherie humaine. 

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D’un ton serein, le chauffeur répliqua : «s’il y avait quelque chose, ces gens ne seraient pas aussi calmes.»

Dix mètres en contrebas, un autre cadavre. Un jeune homme aux cheveux de Bob Marley baigne dans son sang, un sang pur, apparemment chaud à travers lequel j’ai senti filer sa vie. Il avait peut-être le même âge que moi. J’ai vite compris ce qui s’était passé: il a reçu une balle à la tête. Mes jambes s’affaiblissent d’un coup pour reprendre  tout de suite leur vigueur car je me suis dit qu’un cadavre dans un cimetière ne doit pas choquer autant. C’est exactement là sa place. 

Dans les parages, une marchande de “chen janbe”, très souriante, lotait les plats et les remettait à quelques jeunes hommes assis sur un banc. J’avais comme l’impression qu’il y avait une coïncidence  de première vente et de premier repas pour une journée où le soleil atteignait à peine son pic. J’ai vu cela à travers un sourire contagieux. À dire vrai, leurs chaussures ne se mêlaient pas au sang même s’ils n’étaient pas trop loin du cadavre.

Je promenais mon regard sur tout ce beau monde très affairé des deux côtés du cadavre. J’ai pensé à ma mère, à mes frères  et sœurs, j’imaginais leurs entrailles se déchirer. Je devais vite me désemballer pour accepter que ce n’est pas moi le cadavre et q’un mort n’a pas de si grande importance à Port-au-Prince, ville-cimetière.  J’ai été indigné, non pas par le cadavre du jeune homme mais par la sérénité de ces morts ambulants qui prenaient leur repas sur la scène du crime. 

Une journée de trop gâchée. Un tas de questionnements assiéraient mes pensées. Je me suis senti pris en otage par mes poltronnes réflexions, comme si la prochaine victime allait être moi, comme si mon tour était proche. J’ai cru que la vie perdait tout son sens, mais c’était juste une folie provoquée par mon emballement. 

Dans ce grand cimetière, les morts n’ensevelissent plus les morts. Et c’est triste de le constater.

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La vie dans la capitale, c’est ce qui compte le moins. Elle est volatile et sans importance. Tout le luxe que traînent nos instants ne la garantit en rien.  Nos belles maisons peuvent se transformer en tombes en pleine nuit et nos voitures ne sont parfois que des cercueils roulants. Tout est une question de temps. La mort nous guette à chaque instant et, à défaut d’aller à sa rencontre, elle viendra chez nous. Ce sont les assassins de tous rangs qui fixent les échéances et chacun de nous  souhaite que son tour soit le plus éloigné que possible. Ainsi vont nos jours, la mort sous nos pieds. Le mieux serait que ces maîtres de la vie nous surprennent dans les allées du cimetière(les rues), sans nos enfants, nos maris, ni  nos femmes et qu’ils nous immobilisent seuls, laissant ainsi ambuler le reste de notre famille. Même s’il n’est pas toujours bon de mourir si brutalement, mais il est mieux que ne ce ne soit pas nous tous ensemble. C’est la seule faveur qu’on puisse demander à nos assassins.

Ce 16 juin 2020, si l’ingénieur Lavoisier Lamothe avait ce privilège, il donnerait rendez-vous à ses prédateurs très loin de sa maison, allant ainsi à la  rencontre de sa mort et, sa femme, Farah Martine Lhérisson serait encore en vie. Tout père de famille  choisirait de faire seul ce voyage brutal. Malheureusement, ils n’ont pas eu le temps de comprendre que chaque maison à Port-au-Prince est une tombe en devenir. Leurs enfants, eux, oui.

Mourir en solo  à Port-au-Prince devient un luxe. Nous bravons la mort depuis nos lits. Nos quartiers deviennent de véritables boucheries. 

Ce 19 juin 2020, le substitut commissaire du gouvernement au parquet de Port-au-Prince, Fritz Gérald Chérisier, a été le nouveau cobaye. Un mort de trop? Je ne le dirais pas  ainsi car le cimetière n’en refuse aucun. Il attendait son tour comme chacun de nous le fait à l’instant. J’imagine que le père de famille qu’il a été s’est félicité de faire seul cette traversée, sans les siens. Il avait le courage de répondre présent à « Sans Fil », là où la mort l’a appelé et c’est le moindre des scénarios quand notre heure est venue.

Que vous partez en solo ou en famille, que votre traversée ne soit point troublée !

À Port-au-Prince,  les  inégalités sont fondues devant la fragilité de la vie. Dans bien des cas, c’est notre confort qui précipite notre mort. Quand on n’est pas ciblé, cela ne vaut pas trop car les balles perdues sont partout. 

À chaque fin de journée, je parcours le fil de l’actualité sur les réseaux sociaux derrière mon petit écran, rien que pour m’assurer que je n’ai pas de proches ou de connaissances parmi ceux et celles qui ont brutalement fait le voyage vers l’orient éternel durant la journée. 

À Port-au-Prince, on ne meurt pas, on change de statut. C’est trop facile.

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